Économie et biodiversité

La biodiversité n’est pas un frein pour l’activité économique mais elle contrarie les modes de production actuels qui se préoccupent peu de la finitude des ressources. L’économie écologique s’évertue à l’inverse à fournir des normes exogènes à l’économie et des principes pour gérer la biosphère dans la perspective de son maintien et de son renouvellement. Alors que la théorie néoclassique privilégie les instruments économiques sur les réglementations, les approches hétérodoxes, comme celle de l’écologie économique, n’écartent pas la possibilité d’utiliser des instruments de marché, tels que les écotaxes ou les permis négociables, à condition d’y apporter un encadrement bien défini par la puissance publique.

Économie et biodiversité

Des pans entiers de l’économie commencent pourtant à balbutier des solutions innovantes comme l’économie circulaire, l’éco-conception des produits et des services, ou encore le bio-mimétisme, mais éclaire aussi sur leurs limites. L’industrie serait-elle en passe de commencer une nouvelle révolution ? Pas encore, car pour donner au tissu productif une logique écologique, les logiques de circularité devraient être couplées à celle de la relocalisation des échanges, de l’allongement de la durée de vie des biens, et surtout de la compatibilité des productions avec les rythmes et les capacités de renouvellement des écosystèmes dont proviennent les matières premières. En effet, en accordant toute latitude aux « technologies vertes » et en laissant de côté les impacts délocalisés, notamment par les importations, les démarches actuelles n’ont pas spontanément vocation à se soucier de la viabilité des écosystèmes et de la biodiversité. S‘appuyant trop souvent sur le prétexte du « consommateur-roi » et de ses choix, le secteur productif porte sa part de responsabilité dans les produits et services qu’il propose à la société. Au-delà des changements à la marge, comment les entreprises peuvent-elles s’organiser pour changer de business model, tout en répondant aux besoins humains sans affecter négativement l’emploi ?

L’alimentation, qui a fait l’objet « d’États généraux » en 2017 est totalement dépendante de la biodiversité et du fonctionnement des écosystèmes Du champ jusqu’à l’assiette, la filière s’est organisée depuis la révolution industrielle en s’appuyant sur la recherche de la productivité apparente maximale, à grands renforts de mécanisation, d’intrants chimiques et de technologies – sélection génétique, conditions d’élevage, etc. – s’affranchissant ainsi progressivement des logiques biologiques. Aujourd’hui, quelques grandes entreprises contrôlent à elles seules la quasi-totalité des activités lucratives : production (fourrage, élevage, pesticides, engrais et semences), mais aussi transformation, négoce, distribution et vente aux consommateurs. D’amont en aval, la sélection, l’uniformisation, le gaspillage, les rejets et les inégalités territoriales induites par ce modèle de production condamnent le socle sur lequel la filière repose : pollutions des eaux, érosion et baisse de la fertilité des sols, appauvrissement génétique des plantes cultivées, effondrement des populations d’oiseaux et d’insectes nécessaires à ces milieux. La question est maintenant posée : ces systèmes intensifs doivent-ils être généralisés en corrigeant à la marge leurs défauts, ou faut-il leur substituer d’autres formes d’agriculture ? L’émergence de l’agro-écologie montre que d’autres voies sont possibles, rentables et créatrices d’emploi. Les recherches actuelles confirment que l’agro-écologie est assez productive pour répondre aux besoins alimentaires, mais aussi à la demande en biomasse nécessaire pour la fourniture d’énergie et la production de matériaux de construction tout en préservant la diversité biologique et la régulation du climat. Les professions agricoles actuellement prises au piège d’un modèle dicté par l’agrobusiness doivent dans le même temps retrouver leur véritable rôle à travers un retour à des modes de production fondés sur la connaissance des écosystèmes et sur une alimentation cohérente.

Alors que l’urbanisation a progressé de 19 % en France en 10 ans, le gouvernement français continue de se fixer régulièrement des objectifs de construction peu soutenables. En Île-de-France, les objectifs du Grand Paris prévoient jusqu’à 70 000 logements neufs par an sur 20 ans. Ces décisions, aussi légitimes soient-elles pour répondre à la crise du logement, peuvent être lourdes de conséquences sur notre environnement. Pour l’heure, seule la question énergétique semble occuper les esprits. Et si les projets d’éco-rénovation ou d’éco-quartiers se multiplient, ils n’apportent pas encore de réponses suffisantes en termes de lutte contre l’imperméabilisation, la fragmentation, la surconsommation de ressources et la perte d’espaces naturels. La biodiversité est encore « le maillon faible » des opérations immobilières. Cette complexité amène à repenser très en amont la conception et l’architecture des bâtiments, leur contenu en matériaux, ainsi que l’aménagement des espaces extérieurs. Ceci est d’autant plus urgent dans le contexte actuel, où le renforcement de la nature en ville est un élément fondamental de l’adaptation climatique, tout autant qu’une variable clé de l’amélioration de la santé et du cadre de vie des citadins.

La crise économique mondiale déclenchée fin 2007 a mis à jour les défaillances d’une économie déréglementée. Tous les gouvernements sans exception ont reconnu l’échec des politiques favorisant la finance au détriment de l’économie réelle, car elles accroissent les inégalités sociales et renforcent la dégradation de l’environnement. Mais l’inertie est forte, et cette crise sans précédent depuis la grande dépression des années 1930 tétanise les gouvernements qui font face à une monté rapide du chômage et à des difficultés de financement, et repousse les initiatives écologiques à plus tard… lorsque la croissance sera revenue. Mais la croissance reviendra-t-elle ? Comme le soutiennent de plus en plus d’économistes, elle sera freinée par l’épuisement des ressources et du potentiel naturel. Dans ce contexte, il est parfaitement imaginable – et souhaitable – de profiter de la crise pour mettre en œuvre des réformes économiques au service des humains et de la biosphère. Il ne s’agit de se priver de la finance, mais de l’orienter au service du financement et de l’investissement dans des activités qui font sens d’un point de vue social et écologique. Ces réformes ont un coût. Tout d’abord, celui de l’investissement dans de nouvelles activités, dans l’adaptation des processus et des techniques, dans la recherche et dans la restauration des écosystèmes. Mais il faudra aussi prendre en compte le coût nécessaire pour supporter les externalités depuis longtemps non endossées et supportées par la société dans son ensemble. Nous verrons donc dans ce chapitre quels peuvent être les moyens de dégager des financements pour la transition écologique de l’économie, tout en envisageant les effets potentiels de la transition écologique sur l’emploi.

La période actuelle est de plus en plus riche en écrits et en livres sur la thématique de la transition. Beaucoup plus d’écrits que de décisions politiques d’envergure, même si l’on peut espérer que les premiers, relayés par des initiatives et pressions d’acteurs multiples, contribueront à l’émergence des secondes. Il y a urgence. En quoi le présent ouvrage se distingue-t-il d’autres références, toutes utiles ? Avant tout par sa vision large et riche d’une transition écologique n’accordant pas une priorité absolue à la transition énergétique et aux enjeux climatiques, ou plus exactement capable de situer ces deux questions essentielles – énergie et climat – au sein de celles du « monde vivant » et de la biodiversité, en établissant des liens multiples que certains autres écrits sous-estiment. Cela rend sans doute l’analyse et les propositions plus complexes, mais cette « pensée complexe » est d’une part maîtrisable et d’autre part nécessaire pour mettre en œuvre des actions efficaces. Faute de prendre en compte les relations ici démontrées entre les enjeux climatiques et ceux de la biodiversité ou de la raréfaction des ressources non renouvelables, on court le risque d’effets pervers ou inattendus qui pourraient être lourds de conséquences. Pourquoi l’entrée par la transition écologique dans toutes ses dimensions, à commencer par celle de la biodiversité et du monde vivant, éclaire-t-elle autrement de grandes questions d’avenir ?